« Il n’y aura probablement pas de Disclosure Day » : la quête de la vie extraterrestre n’est pas un film hollywoodien

« Il n’y aura probablement pas de Disclosure Day » : la quête de la vie extraterrestre n’est pas un film hollywoodien

Dans son dernier film Disclosure Day, le réalisateur Steven Spielberg renoue avec une thématique qui lui est chère : la découverte de la vie extraterrestre. En règle générale, la vie extraterrestre décrite par Steven Spielberg est plutôt pacifique et curieuse à lâégard des humains. Rencontres du troisième type (1977) évoque la longue préparation à ce premier contact et lâinvention dâun langage commun pour communiquer. Dans E.T. lâextraterrestre (1982), Spielberg inverse la dynamique de la menace avec un alien botaniste traqué par les humains â à rebours de lâarchétype de lâenvahisseur prédateur, présent par exemple dans la saga Alien inaugurée en 1979 par Ridley Scott.

Disclosure Day traite du « grand jour de la révélation, celui où nous apprenons que nous ne sommes pas seuls dans lâUnivers ». Si, dans le film, lâexistence dâextraterrestres est présentée comme un potentiel salut pour une humanité qui sâautodétruit, cette fiction est en phase avec une actualité bien réelle aux Ãtats-Unis, où le Congrès multiplie depuis 2022 les auditions officielles sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN, le nouvel acronyme remplaçant celui dâovni), tandis que le Pentagone alimente un site consacré aux photos, vidéos et témoignages dâobservations de PAN. Ces documents, qui me semblent peu convaincants et ne constituent pas de preuve formelle, semblent avoir transformé la perception de Steven Spielberg, qui affirme croire aux témoignages sur la vie extraterrestre.

Avec ce film, la formidable machinerie hollywoodienne ranime un vieux fantasme collectif : celui de la révélation soudaine, globale et définitive de lâexistence dâune vie extraterrestre.

Pour quiconque pratique lâexobiologie, un domaine interdisciplinaire qui cherche à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin de mieux orienter notre stratégie pour la rechercher ailleurs, ce scénario dâune révélation soudaine et absolue relève de la pure commodité narrative. Il ne sâagit évidemment pas ici de faire une critique du film, que jâai beaucoup apprécié à titre personnel, mais de rappeler que, dans la réalité scientifique, il nây aura probablement pas de « Disclosure Day » : pas de consensus immédiat, pas de conférence de presse pour mettre un point final à lâangoisse de la solitude cosmique.

La quête du vivant ailleurs dans lâUnivers est un chemin de patience extrême, qui est pavé de mesures dâanomalies et de controverses acharnées, et le restera.

Le mirage des « grands soirs » : de la météorite ALH 84001 à la phosphine vénusienne

Lâhistoire récente regorge déjà dâannonces où la communication institutionnelle a tenté de brûler les étapes.

Souvenons-nous de lâété 1996, lorsque le président des Ãtats-Unis Bill Clinton prit la parole pour annoncer que la météorite martienne ALH 84001 recelait de possibles traces de vie fossile. Le message était évidemment prudemment ciselé, ponctué dâappels à la prudence, mais lâimpact médiatique fut planétaire. Puis, loin des caméras et des médias, au gré de contre-expertises et de publications contradictoires, les structures géochimiques observées furent expliquées par des processus ne nécessitant aucune activité biologique. Lâannonce ne fut pas réfutée en un jour : elle sâest lentement dissoute dans le temps long dâun travail scientifique de longue haleine.

Un scénario relativement proche sâest reproduit en septembre 2020 avec lâaffaire de la phosphine, une petite molécule de formule chimique PHâ, prétendument détectée dans lâatmosphère de Vénus. Une équipe annonçait, avec lâappui dâune publication scientifique, avoir mesuré la présence de ce gaz dans les nuages vénusiens à un niveau dâabondance inexplicable par les mécanismes géochimiques ou photochimiques connus, suggérant une possible activité biologique. Accompagnée dâun communiqué de presse titré « Indices de vie sur Vénus » et saluée par un tweet enthousiaste de lâadministrateur de la Nasa de lâépoque évoquant « la plus grande découverte » liée à la vie extraterrestre, la nouvelle a enflammé les médias. Dans la foulée, des financements privés ont même été annoncés pour lancer lâétude dâune mission spatiale spécifique.

Quelques années plus tard, que reste-t-il de cette annonce fracassante ? Des bases singulièrement fragiles : deux études indépendantes démontraient rapidement que la bande spectrale utilisée dans le domaine des ondes radio pour la détection nâétait pas significative statistiquement, tandis que des observations complémentaires dans une autre gamme de longueur dâonde (infrarouge) ne confirmaient aucunement la présence de la molécule et abaissaient la limite supérieure de détection à un niveau 100 fois inférieur à ce qui avait été avancé. Le grand public, lui, est resté sur lâémerveillement du premier jour, ignorant que la controverse avait balayé lâhypothèse fantasmée dâune preuve de vie vénusienne.

Il nâest pas question ici de reprocher à une équipe scientifique de publier un résultat quâelle estimait, en toute bonne foi, probablement pertinent. Câest dâailleurs le principe de toute progression scientifique : un résultat nouveau, si surprenant soit-il, à partir du moment où il est étayé, reproductible, ou si les mêmes données peuvent être expertisées indépendamment (ce qui était le cas pour cet épisode vénusien), a vocation à être présenté à la communauté scientifique pour quâil puisse être passé au crible des avis dâautres experts indépendants. Le communiqué de presse qui a été à lâorigine de lâemballement médiatique était, par contre, probablement de tropâ¦

Lâ« exobiowashing » et la tentation du « bling-bling » scientifique

Plus récemment encore, câest lâexoplanète K2-18b qui a suscité beaucoup de bruit médiatique. En 2023, puis en 2026, une équipe scientifique, interprétant des mesures de composition atmosphérique de cette exoplanète par les télescopes spatiaux Hubble et James-Webb, a évoqué la présence de diméthylsulfure (DMS), une molécule qui, sur Terre, est fortement associée au vivant.

Les deux publications scientifiques sont à chaque fois légitimes, publiées dans des revues à comité de lecture, et soumises au débat contradictoire légitime quant à la validité ou non de la détection elle-même. à nouveau, la détection du DMS ne semble pas tenir la distance face à des contre-expertises indépendantes. De plus, quand bien même la molécule serait bel et bien détectée, dâautres processus que le vivant pourraient très bien en être à lâorigine.

Cependant, à chaque fois, le mécanisme est identique : ces publications sont accompagnées dâun communiqué de presse, parfois de vidéos autopromotionnelles pour le moins étonnantes. On assiste aujourdâhui à lâémergence de ce que lâon pourrait appeler lâ« exobiowashing », un pendant spatial exobiologique du greenwashing. De même que lâécoblanchiment environnemental sert à valoriser lâimage de marque dâune entité et à détourner lâattention de ses pratiques polluantes, lâexobiowashing utilise le vernis de la vie extraterrestre pour doper artificiellement lâattractivité dâune recherche.

Lâidée derrière ce terme est que, dans un contexte académique hautement compétitif, ajouter une phrase ou deux suggérant que telle ou telle détection moléculaire fait progresser la quête de la vie extraterrestre est une assurance presque absolue de voir un projet de communiqué de presse accepté. Cela garantit une grande visibilité personnelle et institutionnelle, génère des titres accrocheurs et des clics sur les écrans de nos smartphones.

Cette stratégie pose un dilemme déontologique. La fin justifie-t-elle les moyens ? La science ne devrait-elle pas demeurer fermement ancrée dans les faits avérés, plutôt que dans la spéculation marketing ?

Le choc des temporalités : la science avance par le doute, et non par le sensationnel

Le véritable danger de cette accumulation dâannonces sensationnalistes réside dans le décalage abyssal entre la temporalité des médias et celle de la recherche.

Le public (dont je fais moi-même partie pour tout ce qui concerne les sujets extérieurs à mes domaines de recherche) consomme souvent lâactualité en scrollant rapidement, lâesprit traduisant rapidement le terme « habitable » par « habité ». On peut aussi confondre si facilement « matière organique » et « organisme vivant », tout comme on glisse sur une flaque dâeau liquide hypothétique à la surface dâune exoplanète lointaine pour lâassocier à la promesse dâune forme de vie extraterrestre.

Le « Disclosure Day » aurait-il déjà eu lieu, infusé lentement à travers une succession de microfeux dâartifice médiatiques où rêves, fiction et science sâentremêlent dans une chasse au clic effrénée ? Si, dans lâesprit dâun grand nombre, la question de la vie extraterrestre est déjà réglée du fait de cette profusion dâannonces exagérées, comment pourrons-nous convaincre ce même public de la légitimité des dépenses futures indispensables pour construire les télescopes de nouvelle génération â ceux-là mêmes qui devront caractériser de manière rigoureuse la composition atmosphérique dâune exoplanète â ? Ou financer un retour dâéchantillons martiens sur Terre (qui sera probablement indispensable pour savoir si la vie a un jour émergé sur notre voisine) ?

Pourtant, la communauté scientifique sait aussi faire preuve de retenue

Début 2022, la mesure par le rover de la Nasa Curiosity dâun déséquilibre isotopique intriguant du carbone 13 par rapport au carbone 12 dans le sol martien nâa donné lieu à aucune conférence de presse grandiloquente, alors que sur Terre des mesures équivalentes sont classiquement associées à la photosynthèse (câest-à -dire la vie). Les doutes et les incertitudes de la recherche ont été partagés en bonne intelligence avec les médias. Câest cette rigueur qui sâétait déjà imposée après les espoirs déçus des missions Viking dans les années 1970, dont les promesses de détection immédiate avaient fini par mettre en sommeil les programmes martiens pendant près de vingt ans.

Lâexobiologie avancera, mais à son rythme. Elle sâappuie sur un postulat communément accepté mais non démontré : la vie pourrait surgir là où lâeau liquide, la matière organique et lâénergie coexistent. Démontrer, nuancer ou infirmer ce socle exige de croiser les expertises de géochimistes, géologues, chimistes, microbiologistes et dâastronomes⦠Une preuve de vie en dehors de la Terre ne prendra probablement jamais la forme dâun flash spécial dâinformation avec un signal indubitable. Elle se présentera sous la forme dâun faisceau dâindices ténus, dâune raie dâabsorption contestée sur un spectre, dâune anomalie chimique que des analyses contradictoires mettront peut-être des décennies à valider ou à balayer.

à moins quâune soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche, la tour Eiffel, la Cité interdite ou la pyramide de Gizeh, il nây aura pas de « Disclosure Day » hollywoodien pour une annonce de découverte de vie extraterrestre, et câest tant mieux. Le dialogue scientifique, avec ses disputes fécondes, ses doutes et ses réfutations, est infiniment plus passionnant que nâimporte quel secret dâÃtat éventé.

Sans renoncer à lâémerveillement des histoires extraordinaires sur grand écran, nous devons aussi apprendre à savourer le goût de la nuance scientifique plutôt que les illusions de la communication. Câest à ce prix que la science préservera sa crédibilité et que lâexploration de notre place dans lâunivers restera une authentique aventure scientifique.

Pour en savoir plus sur lâexobiologie, Hervé Cottin a dirigé avec Muriel Gargaud la publication du Grand Livre de lâexobiologie, édité chez Belin Ãducation (2025), et contribué à un site web pédagogique sur le sujet, avec dâautres spécialistes : AstrobioEducation.

Hervé Cottin, Astrochimiste, Professeur au Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques (LISA), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire lâarticle original.

+ rapide, + pratique, + exclusif

Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l'I.A, contenus exclusifs et plus encore.

Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.

Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci

Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.

C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.

Mais si vous le pouvez,

voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :

- 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.

- 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.

- 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.

Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.

Toute l'actu tech en un clin d'Åil

Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !

Un édito exclusif, un guide, une reco de lecture et l’agenda de la rédaction : c’est ce que vous trouverez tous les jeudis dans ToujoursPlus, la newsletter tech écrite par Julien Cadot. Inscrivez-vous gratuitement ici !

Certains liens de cet article sont affiliés. On vous explique tout ici.

← Tech