Pénurie de RAM : Samsung, SK Hynix et Micron ont-ils orchestré la crise pour augmenter leurs profits ?

Pénurie de RAM : Samsung, SK Hynix et Micron ont-ils orchestré la crise pour augmenter leurs profits ?

Trois géants des semi-conducteurs vont devoir se justifier devant la justice américaine. Samsung et SK Hynix, deux groupes sud-coréens, ainsi que lâaméricain Micron, sont visés par une action collective déposée le 25 juin 2026 devant un tribunal fédéral de Californie. En cause : leurs pratiques sur le marché de la DRAM (la RAM des produits grand public), rapporte notamment le média sud-coréen IT Chosun.

Les plaignants les accusent dâavoir volontairement réduit lâoffre de mémoire vive afin de faire monter les prix. Une procédure qui intervient alors quâApple a annoncé des hausses de prix inédites et que Microsoft a revu les tarifs des consoles Xbox. Les deux entreprises invoquent la pénurie de RAM et renvoient vers ceux qui la fabriquent.

Une crise de la RAM loin dâêtre accidentelle ?

Depuis plusieurs mois, lâindustrie fait face à une tension persistante sur la RAM. Une part considérable des volumes est désormais orientée vers les infrastructures dâIA, beaucoup plus gourmandes en mémoire et surtout bien plus rentables pour les fabricants. Smartphones, PC et consoles se retrouvent relégués au second plan.

Or lâessentiel de la production mondiale de DRAM repose sur trois entreprises : Samsung, SK Hynix et Micron. Les plaignants décrivent donc un « oligopole DRAM », dans lequel quelques groupes peuvent peser lourdement sur les prix en modulant leurs volumes de production.

Selon la plainte, les trois fabricants auraient délibérément coordonné une réduction de la production de DDR3 et de DDR4, tout en mettant en avant leur pivot vers la HBM. Cette mémoire à très haute bande passante est devenue centrale pour les serveurs dâIA et les GPU haut de gamme.

Résultat : moins de mémoire « conventionnelle » disponible pour les produits grand public. Câest le cÅur de lâaccusation : cette réallocation ne relèverait pas seulement dâun choix industriel rationnel, mais dâune stratégie concertée pour raréfier les DRAM classiques et préserver des marges élevées alors que la demande explose.

Derrière cette procédure, on retrouve des particuliers et de petites entreprises de lâIT. Grâce au mécanisme de la class action, ils peuvent se regrouper dans un même recours pour contester les pratiques de Samsung, SK Hynix et Micron, plutôt que dâengager chacun une procédure coûteuse et peu réaliste à leur échelle. Ils estiment avoir payé leurs PC, serveurs et composants bien plus cher que ne lâauraient justifié les seules tensions du marché, et réclament des compensations financières pour cette « surtaxe » quâils imputent aux trois géants de la mémoire.

Les fabricants avancent, eux, un autre récit. Selon eux, la demande des data centers en mémoire à haute bande passante a créé une tension structurelle sur lâensemble du marché. Les contrats dâapprovisionnement pluriannuels conclus avec les géants de la tech relèveraient donc de la gestion de clients stratégiques, pas dâune entente entre concurrents. Micron revendique par exemple 22 milliards de dollars dâaccords sécurisés jusquâen 2030.

Que risquent Samsung, SK Hynix et Micron ?

Si la plainte franchit les premières étapes de procédure et obtient le statut de recours collectif, elle pourrait concerner lâensemble des acheteurs de produits intégrant de la DRAM sur la période visée. Et si une violation du droit de la concurrence est établie, les dommages et intérêts peuvent être triplés aux Ãtats-Unis. Le risque financier deviendrait alors considérable pour les trois fabricants.

Le tribunal pourrait aussi imposer des mesures plus concrètes : davantage de transparence sur les capacités de production, lâinterdiction de certaines pratiques de réduction coordonnée de lâoffre ou de communication entre concurrents, voire un encadrement de la manière dont ces groupes arbitrent entre DRAM classique et HBM destinée à lâIA.

Le dossier peut toutefois sâarrêter bien plus tôt. Sans éléments solides démontrant une concertation (communications internes, accords explicitesâ¦), les juges pourraient rejeter la plainte dès les premières phases. Les hausses de prix resteraient alors attribuées aux « explications habituelles » : explosion de la demande liée à lâIA, marché cyclique, contraintes géopolitiques et investissements lourds dans les nouvelles générations de HBM.

Ce nâest pas le premier dossier du genre

Le secteur de la DRAM traîne déjà un lourd passif. Entre 1998 et 2002, le marché a été au cÅur dâun vaste cartel. Aux Ãtats-Unis, le Department of Justice (DOJ) a établi que plusieurs fabricants avaient coordonné leurs prix et échangé des informations commerciales sensibles, notamment sur leurs ventes à de grands constructeurs.

Samsung, Hynix, Infineon et Elpida ont tous plaidé coupable. Samsung a écopé, en novembre 2005, dâune amende de 300 millions de dollars — Hynix avait auparavant accepté de payer 185 millions et Infineon 160 millions. Plusieurs cadres ont aussi été condamnés à des peines de prison, parfois supérieures à six mois. Micron, de son côté, avait obtenu lâimmunité dans le cadre du programme de clémence américain, après avoir coopéré avec les autorités.

LâUnion européenne avait, elle aussi, sanctionné lâentente. En 2010, la Commission avait infligé au total 331 millions dâeuros dâamendes à Samsung, Hynix, Infineon, mais aussi NEC, Hitachi, Mitsubishi, Toshiba, Elpida et Nanya. Samsung avait écopé d’une amende de 145 millions dâeuros, Hynix de 51 millions et Infineon de 57 millions. Micron avait là encore été exempté, après avoir révélé lâexistence du cartel à Bruxelles en 2002.

Ce précédent ne prouve évidemment pas que les trois groupes se sont entendus cette fois-ci. Mais il explique pourquoi la nouvelle plainte est prise au sérieux : le marché reste extrêmement concentré, et les entreprises visées aujourdâhui sont, pour certaines, les héritières directes de cette affaire.

Alors certes, les consommateurs européens ne disposent pas exactement du même levier juridique que les plaignants californiens. Mais le marché de la mémoire reste néanmoins surveillé de près par les autorités de concurrence.

Et son poids se mesure déjà au moindre incident : une menace de grève chez Samsung suffit, par exemple, à faire craindre de terribles tensions sur les composants et les prix. Avec lâIA qui absorbe une part croissante de la production, cette dépendance ne devrait pas disparaître de sitôt.

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